Projet
Manhattan
texte de Henrik Plenge Jakobsen
Manhattan
Engineering District
Le
4 juillet 1934, dans une clinique près de Sallanches, Marie Curie
meurt des suites d’une leucémie, conséquence de ses
recherches sur les substances radioactives grâce auxquelles elle
et d’autres ont fondé la physique nucléaire moderne.
La suite de l’histoire est essentiellement affaire d’hommes,
dont toute une réaction en chaîne de grands scientifiques
et politiciens de la première moitié du vingtième
siècle. Alors que Marie Curie meurt, à Rome Enrico Fermi
et son équipe bombardent l’uranium de neutrons. En 1938,
inspiré par les expériences de Fermi, Otto Hahn et Fritz
Strassmann engagent des expériences similaires en Allemagne, et
publient les résultats de leurs expériences sans prendre
conscience qu’ils ont réussi la fission de l’atome.
Plus tard cette même année, Lise Meitner et Otto Robert Frisch
interprètent correctement ces résultats comme la fission
d’un noyau d’uranium après absorption d’un neutron.
Le 2 août 1939, Leo Szilárd et Albert Einstein écrivent
une lettre au président américain, Franklin D. Roosevelt,
pour le prévenir que l’Allemagne nazie aurait mis en place
des études sur la possibilité d’utiliser la fission
nucléaire pour créer des bombes atomiques, suggérant
ainsi que les Etats-Unis commencent eux-mêmes des recherches sur
cette éventualité. Deux mois plus tard, Roosevelt fonde
le Comité consultatif pour l’uranium (le S-1 Uranium Committee),
dirigé par Lyman Briggs. Peu de temps après, Enrico Fermi
lance son programme d’expériences sur le neutron à
l’Université de Chicago, qui aboutit à la construction
de la première pile nucléaire, la Chicago Pile-1.
Jusqu’en 1941, les Allemands sont en tête dans la course à
la bombe atomique. Ils possèdent une usine de production d’eau
lourde, des complexes d’uranium de premier rang, un cyclotron presque
complet, des scientifiques et des ingénieurs hautement qualifiés,
et l’industrie d’équipement chimique la plus grande
au monde. Mais, pour diverses raisons, le programme allemand, dirigé
par Werner Heisenberg, prend du retard dès 1941 : peut-être
parce que les scientifiques impliqués éprouvent des scrupules
éthiques, mais sûrement aussi parce que beaucoup d’entre
eux sont contraints de fuir l’Allemagne en raison de leurs affiliations
religieuse, ethnique ou politique.
Suite à l’attaque de Pearl Harbor en 1941, les scientifiques
Ernest Lawrence, Vannevar Bush, Arthur Compton et James Conant tentent
d’arracher des mains du Comité consultatif pour l’uranium
le contrôle du projet de bombe atomique, qui leur semble progresser
trop lentement. Pourtant, l’Armée américaine ne lance
pas le Projet Manhattan avant l’été
1942. Le directeur en est le Général Leslie R. Groves, qui
nomme Robert Oppenheimer scientifique en chef. Oppenheimer a déjà
dirigé des recherches scientifiques dans divers domaines, dont
l’astrophysique, la physique nucléaire et la mécanique
quantique à l’Université de Californie, à Berkeley.
Il est connu pour ses sympathies communistes et ses idées politiques
radicales. Mais Groves est prêt à prendre ce risque, et l’armée
américaine réussira de fait à maintenir un niveau
extrêmement élevé de sécurité, de confidentialité
et de silence autour de tout ce programme.
Le développement et la recherche sur la bombe atomique se déroulent
de 1942 à 1945. C’est avant tout un colossal chantier d’ingénierie,
puisque la part théorique, la science nucléaire, était
déjà largement au point avant la guerre. Grâce aux
travaux théoriques d’Albert Einstein, de Niels Bohr, de John
Wheeler et d’autres, les scientifiques savent que la fission nucléaire
est possible, et qu’elle se traduit par une énorme libération
d’énergie. Le Projet Manhattan couvre plus
de trente sites différents de recherche et de production, dont
les trois principaux se trouvent à Oak Ridge dans le Tennessee,
Hanford dans l’Etat de Washington et Los Alamos au Nouveau Mexique.
Le site du Tennesse a été choisi pour la large quantité
d’énergie hydroélectrique à bas coût
disponible là, et nécessaire à la production d’uranium-235
dans les aimants géants de la séparation ionique. Grâce
au fleuve Columbia, les Hanford Engineering Works de l’Etat de Washington
possèdent également des ressources en eau pour refroidir
les trois réacteurs construits sur le site et les trois canyons
de traitement du plutonium utilisés pour séparer le plutonium
nécessaire à la bombe atomique. Choisi pour son isolement,
le laboratoire national de Los Alamos est le site où sont assemblées
les bombes. Los Alamos fonctionne également comme site de fabrication
des coques et des lentilles et pour la fabrication en matière fissile
du noyau des bombes. Tous éloignés des côtes, ces
trois sites principaux de production et de développement sont donc
quasi hors d’atteinte des Japonais et des Allemands.
Le 12 avril 1945, Roosevelt, atteint d’une terrible migraine, meurt
durant une séance de pose avec l’artiste peintre Elizabeth
Shoumatoff. Ce même jour, Harry S. Truman prête serment en
tant que trente-troisième Président des Etats-Unis d’Amérique.
Ce changement de présidence a sans doute un impact significatif
sur la manière dont se termine la seconde guerre mondiale.
En 1945, après deux années de recherche et de développement,
les bombes au plutonium par insertion s’avèrent incapables
d’atteindre la masse critique requise pour la réaction en
chaîne : les canons à plutonium expirent. Il est clair que
les recherches doivent s’orienter vers la bombe à implosion,
une technique qui permet de créer la masse critique nécessaire
pour déclencher la réaction en chaîne. La plupart
des efforts de recherche et d’ingénierie sont dès
lors dirigés vers la bombe au plutonium par implosion, et aboutissent
à Gadget, un engin nucléaire à base de plutonium
déclenché par implosion. Un coeur en plutonium sous-critique
est placé au centre d’une sphère creuse de matériau
hautement explosif. Une série de détonateurs placés
à la surface des explosifs sont allumés simultanément
afin de créer une forte pression vers l’intérieur,
sur le coeur, le compressant et augmentant sa densité jusqu’à
une configuration sur-critique et une explosion nucléaire. Le 7
mai, un essai préliminaire d’explosion de cent-huit tonnes
de TNT est réalisé afin de calibrer les instruments de mesure.
Le 16 juillet 1945, à 33.6773° N 106.4757° W, à
Alamogordo au Nouveau Mexique, se déroule le premier essai d’arme
nucléaire. Les détonateurs sont installés sur Gadget,
suspendu en haut d’une tour de 30 mètres de haut. L’explosion
se produit à 05:29:45. L’engin explose et libère une
énergie équivalent à 19 kilotonnes. Oppenheimer baptise
ce premier essai, Trinity.
Le Manhattan Engineering District, habituellement connu
sous le nom de Projet Manhattan, est le projet le plus
poussé et le plus coûteux de la seconde guerre mondiale,
et il reste à ce jour un des projets les plus colossaux jamais
entrepris par l’homme. A son apogée, le projet a compté
130000 employés, quoiqu’un nombre extrêmement limité
d’entre eux aient eu connaissance de ce sur quoi ils travaillaient.
Le projet réussit à rester secret durant l’intégralité
de la guerre, jusqu’au 6 août 1945. Les conséquences
du Projet Manhattan ont été innombrables
en terme de technologie, aussi bien militaire que civile, et dans ses
prolongements politiques, perceptibles jusqu’à ce jour.
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