Axel Huber, artiste
suisse né en 1955, fait ses études à l’Ecole
supérieure des Beaux-Arts de Hambourg dans les années
80, mêlé à un milieu très vivant et alternatif,
artistique et cinématographique. Il suit l’aventure Fluxus,
participe à certaines performances, croise Sigmar Polke, Nam
June Paik ou encore Martin Kippenberg, puis arrive à Nice, à
la Villa Arson, aux côtés de Christian Bernard et Christian
Besson, en tant que conseiller artistique et commissaire d’exposition.
Il vit aujourd’hui à Vienne (Autriche).Ses premiers travaux
— de grands monochromes noirs assez radicaux — ouvrent le
dialogue permanent qu’Axel Huber entretient avec la peinture et
marquent durablement un parcours artistique hanté par le noir
et la nuit. La photographie occupe ensuite une place importante dans
la production de l’artiste, qui déclare toutefois «
se foutre des matériaux » et les utiliser tous, sans hiérarchie.
Son œuvre s’intéresse à ce qui est en marge
du système de l’art, et esquisse en filigrane une histoire
très personnelle des communautés alternatives. A l’instar
de son ensemble photographique intitulé Quartier latin, réflexion
liée au situationnisme. Guy Debord refusait qu’on publie
sa photographie. Axel Huber part de ce déni et décide
de photographier les lieux parisiens qui ont abrité les dérives
situationnistes. Il s’attache principalement aux reflets (dans
les vitrines des cafés par exemple) puis retravaille cette matière
ténue et obscure directement sur négatifs. Le résultat
a presque valeur de manifeste : si Axel Huber est sensible aux modes
de vie subversifs, induisant un rapport au monde et à l’image
singuliers, il adopte en tant qu’artiste une manière non-subversive,
non-évidente, non-médiatique, pratiquement invisible.
Et combat ainsi, discrètement, la société du spectacle.
Il prend très tôt la double-position d’artiste et
de commissaire, contrevenant ainsi à l’adage « On
ne peut s’exposer soi-même si l’on expose les autres
». Son travail est fortement régi par les énergies
qui sous-tendent une exposition. Il vient de publier, en collaboration
avec la Station (Nice) un livre d’artiste conçu sur la
problématique suivante : que faire avec autant d’artistes
réunis dans un même événement ( en l’occurrence,
l’exposition Egosystème, au Confort Moderne, Poitiers)
? Ont-ils quelque chose en commun ? Comment éviter la réunion
formelle autour d’une thématique greffée artificiellement
? Il demande alors à chaque artiste de prendre la pose d’un
flamand rose, pour que « primitivement », quelquechose advienne
dans l’espace. L’édition présente la collection
brute de ces prises de vue.
Son regard sur l’art, référentiel et complexe, se
nourrit en outre de collaborations qui favorisent les jeux d’appropriation
et de relecture vertigineux. Récemment, il expose avec Marcus
Geiger une installation mixte révélatrice de cette démarche
hybridée, feuilletée. Geiger s’inspira d’un
cliché daté de 1902 montrant des artistes membres de la
Sécession viennoise (Klimt, Moser, Orlik...). Il fit reprendre
certaines poses à des artistes contemporains et créa sur
cette base un ensemble de sculptures de feutre très colorées.
Axel Huber intervient alors sur cette installation et y adjoint, en
dialogue avec les sculptures, des peintures de nus féminins trouvées
aux puces parisiennes. Ces huiles sur carton ou bois, réalisées
dans les années 30, figurent des visages et des corps étonnants,
des modèles âgés, cabossés, exécutés
sans qualité. A ce vis-à-vis troublant entre artiste et
modèle, Huber ajoute une dimension supplémentaire sous
la forme d’un mur de toiles et de photographies réalisées
par ses soins. S’en dégage une réflexion très
personnelle sur la copie et l’appropriation : une peinture en
référence à Polke (en lien à une exposition
de cet artiste qui se tenait au même moment), une petite toile
repeinte en hommage à Asger Jorn (qui lui aussi glanait certains
supports sur les marchés aux puces), une autre en rapport à
Bernard Buffet (une toile d’après Manet représentant
des femmes nues que Buffet a reprise et repeinte énormément,
en grand format et qu’Axel Huber réduit à la taille
originale réelle), une autre toile repeinte en hommage à
Arnulf Rainer... Au total 23 œuvres qui témoignent d’une
mise en abîme riche et transgressive. Et éclairent peut-être
le projet d’Axel Huber : recomposer en permanence, dans une conversation
plastique en va-et-vient fructueux avec l’histoire de l’art,
la notion même de la peinture, et plus largement, interroger incessamment
notre rapport à l’image.
Texte
: Eva Prouteau