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“Dans mes recherches sur une nouvelle façon de penser le phénomène sonore, j'ai réfléchi sur le rapport à l'écriture, et à la manière d'inscrire une fréquence. A Shangaï, j'ai été assez séduit par des ZIP trouvés dans un magasin : les ZIP sont des décalcomanies utilisés pour la réalisation des mangas, ils permettent de simuler/stimuler de manière graphique, optique, le déplacement d'énergie, la vitesse, les coups, l’élan, etc. J'ai relu des mangas comme Akira, ou Gunnm et je me suis concentré sur ces représentations graphiques de fluctuation d'énergie. J'ai repris les détails miniatures, je les ai agrandis, et à une certaine échelle, une vibration très forte commence à apparaître, créant une densité. La densité est une espèce de quatrième dimension du son, outre sa profondeur, et son existence dans l'espace-temps. C'est un phénomène que l'on retrouve avec la lumière. Le son se nourrit de sa propre densité, alors que dans l'image, c'est presque une mémoire morte, quelque chose qui s'active de l'extérieur alors que dans le son, cela s'active de l'intérieur. C'est sa propre dynamique. Selon l'endroit où le son se déplace, la densité sera plus ou moins importante. J'ai donc eu l'envie de créer une tablature graphique de ce que j'ai nommé les Sonic drawings. Le Frac aura le premier de ces dessins. J'ai calculé la superficie du mur du hall d'accueil, et je vais projeter sur cette surface le dessin tel quel, à savoir la planche de ZIP en adhésif transparent non découpée. C'est un objet graphique étonnant, à la limite de l'Op’art. On ressent une vibration, mais qui n'est pas seulement de nature optique. C'est une séquence. Lors du vernissage de cet Instantané, moment court de monstration dont la nature fugace m'intéresse beaucoup, les visiteurs pourront voir de l'extérieur cette vibration. C'est un objet qui peut se voir de loin et de très près. Toute la surface vitrée reflètera cette réalisation, et plus on s'approchera, plus on entrera dans le détail. Il y aura vraiment un phénomène de zoom. À mes yeux, cela s'assimile aussi à la surface d'un disque.
Dans la salle principale, j'ai été immédiatement intéressé par le plafond sonorisé. La sonorisation de cet espace a été pensée par Jean-Claude Pondevie d'une manière extrêmement "grand public". Il a utilisé un équipement de sonorisation classique, qui renvoie à une technologie haut-de-gamme pour utilisation privée. Cela implique un certain type d'applications : les enceintes forment une espèce de douche, mais elles sont beaucoup trop hautes (...) L'ensemble n'a pas été conçu avec le bon appareillage. Par contre, la réflexion sur la sonorisation du bâtiment est intégrée dans le projet architectural, ce qui est déjà une exception. Cette dimension m'a frappé et intéressé, ce pour quoi le bâtiment a été pensé et structuré, à la fois en tant qu'outil, en tant qu'image, et espace de production et de diffusion. Mes sons, en grande partie, sont donc enregistrés avec le matériau "Frac" ou autour de ce matériau, et seront évidemment diffusés avec la panoplie sonore du lieu. Je vais "rejouer" ses défauts. Quand on fait de la prise de son, il n'y a pas de bon ou de mauvais micro. Tout dépend de ce que l'on veut faire de ces éléments sonores, de ce que l'on veut induire comme couleur ou densité. Le son dans ce grand espace devient un objet "à voir", les enceintes fonctionnent presque comme des vidéos-projecteurs, ou comme des carroussels de diapos géants. J'ai donc créé mon propre protocole à partir de l'existant, et mis à part le changement de quelques paramètres — la puissance de l'ampli, par exemple — mes éléments sont induits par l'installation déjà présente. J'ajoute simplement deux enceintes au sol, sous forme de « château », pour redonner de la puissance et de la masse au son et pour créer un effet ricochet avec le plafond. (...)
Au fait que cet Instantané est en soit un micro-événement s'ajoute le fait que le vernissage est conçu comme un autre véritable événement autonome. Je désire positionner un moment précis pour une écoute précise, qui sera différente de l'écoute possible les jours suivants. Les visiteurs, le soir du vernissage, sont amenés à rentrer dans la salle, jusque-là silencieuse, ce qui constitue une mise en scène, ce qui propose une situation de spectacle. Puis je lancerai la matière sonore, dans une composition spécifique à cet événement précis. Les jours suivants, pendant l'exposition, mes éléments sonores seront diffusés de manière aléatoire. Je ne veux pas proposer de narration particulière, il n'y a pas de récit formulé à-priori. (...)
Certains sons enregistrés hors du bâtiment retracent, rejouent ou déjouent ce rapport plafond-sol. Par exemple, j'ai enregistré des sons sous une autoroute, avec des capteurs. On entend la pression des véhicules sur le joint d'étanchéité posé entre les deux plaques en béton et bitume. On ressent la pression dans ce rythme séquencé, le poids dans l'objet sonore est perceptible mais non-situable, non-identifiable.
Sont également présents des sons de scratch de gaffer enregistrés avec des capteurs placés sous le gaffer qu'ensuite j'étire et je décolle : sur 400m2 de surface de plafond, ce son prend une amplitude inouïe. Le changement d'échelle révèle l'impact maximal d'un geste minimal. Un micro-geste devient une macro-présence sonore.
J'ai aussi travaillé des mises en scène, ou plateaux de tournage sonores, m'inscrivant dans cette démarche comme un réalisateur de cinéma. Un tournage est réalisé sur le site lui-même, au Frac, avec un club de roller pour obtenir un effet de masse. Je les enregistre de différentes manières en différents points de vue, comme un réalisateur pose plusieurs caméras pour faire des plongées et des contre-plongées. Il n'y a aucun élément de langage qui aménerait potentiellement un récit ou une théâtralisation, mais uniquement le son des roues. En contrepoint du lieu très angulaire, propriété absolue du white cube, le son contient le déplacement circulaire, la rondeur, et un certain état gazeux, dû au brassement d'air induit par ce déplacement massif. Ce son est diffusé au sol, jouant aussi avec la disposition diagonale des enceintes à chaque coin de l'espace.
Un second tournage sonore est réalisé à Bourges, dans un endroit que je partage avec des étudiants. Dans cette petite maison, il y a un grenier auquel on peut accéder facilement. Dans une première phase d'enregistrement, je capte des sons émis au rez-de-chaussée, des sons simples du quotidien, un peu comme dans l'album Ummagumma des Pink Floyd où on entend les musiciens en train de faire la vaisselle et de boire le thé. Ces sons-là sont ensuite rediffusés dans le grenier, et réenregistrés depuis le rez-de-chaussée. L'espace de l'habitat devient une espèce de filtre, où s'instaure un jeu en boucle. Au Frac, ces sons-là sont diffusés dans les enceintes du plafond, pour donner l'impression d'une vie au-dessus du Frac.
L'ensemble de cette composition se clôture par des sons de gouttes d'eau.
Je fais toujours très attention à éviter l'aspect anecdotique. J'assume les sons pour ce qu'ils sont. Lorsque je demande aux gens ce que c'est que la pluie, j'obtiens des réponses hétérogènes, en fonction de leur situation, en intérieur ou dehors, en milieu tropical ou nantais, la nuit ou le jour. La pluie m'intéresse en tant que support de répercussions, tremplin de résonnance immatérielle et intellectuelle. Les images des visiteurs-récepteurs m'intéressent davantage que la traduction d'une image, personnelle, de la pluie. Pour moi, cela fonctionne si certains phénomènes anecdotiques disparaissent. On peut reconnaître certains éléments sonores, d'autres pas. Certains éléments ont tendance à s'abstraire, de par la capture en gros plan, ou au contraire en plan large. (...)
Dans mes installations, je conçois une prise en charge réelle, physique, du lieu. Le statut du son est totalement rejoué à chaque émission dans un espace particulier : son image disparaît pour en donner une autre, alors que sa facture n'a pas changé. Seule la manière de le percevoir change. “

Jérôme Poret, propos recueillis par Eva Prouteau à propos de l’exposition Isolation.