Du 8.04 au 18.06.2006,
le Fonds régional d’art contemporain des Pays de la Loire
consacre une exposition monographique à l’artiste français
Mathieu Mercier. Né en 1970, Mathieu Mercier réalise
des objets, peintures et sculptures qu’il agence sous forme d’installations.
Il est représenté en France par la galerie Chez Valentin,
Paris. Deux œuvres de l’artiste sont présentes dans
la collection du Frac : Mur de chevilles n°9 (1994-1997)
et Structure de bois et de mélaminé, 1 et 2, Etage
(1998), acquises en 2001.
Mathieu Mercier conçoit l’exposition comme un exercice
de composition synthétique, permettant de renouveler l’approche,
sur un mode intuitif ou analytique, des œuvres présentées.
Son travail, souvent relié aux notions d’usage et de signe,
pose également des questions de production, d’esthétique
et de connaissances véhiculées par l’ensemble des
réalisations humaines, d’un point de vue pragmatique autant
que symbolique. Ses œuvres parlent de matérialité
autant que d’immatérialité. Elles s’ouvrent
formellement sur une polysémie référentielle inépuisable.
Pour cette exposition monographique, Mathieu Mercier investit la grande
salle du Frac, récemment baptisée salle Jean-François
Taddei. Il propose à cette occasion des œuvres inédites,
ainsi que des pièces déjà exposées.
Sans titre (2005-2006) est une sculpture hybride, à la croisée
de l’objet design (un porte-manteau aérien dont la surface
d’acier laquée est tout simplement parfaite) et de la structure
organique (une essence d’arbre, puisant dans le sol sa dynamique
ascensionnelle). Sa couleur (un aplat marron franc à la fois
naturaliste et totalement artificiel) confirme la double présence
de cette stylisation arborescente.
Au sol, des dalles de marbre délimitent une zone fragmentée,
fragmentaire. Cette nouvelle installation de Mathieu Mercier, Sans
titre (2005-2006), structure l’espace d’exposition
et organise des axes de circulation entre les autres œuvres présentées.
Chacune de ces dalles, taillée de manière extrêmement
géométrique, décline une représentation
synthétisée, un “facettage” du réel
qui évoque la façon dont l’informatique exprime
par défaut des formes courbes par plans. Etrange collection de
mini-sculptures néo-minimalistes, l’ensemble rappelle par
ailleurs l’élément paysage au sein même de
l’espace d’exposition, évoquant les pas japonais
qui façonnent un parcours de promenade. Leur matérialité
pleine souligne en contrepoint le vide qui les entoure, dans une nouvelle
mise en forme de cette dialectique (vide/plein) qui sous-tend une grande
partie du travail de Mathieu Mercier.
Nouvelle production de l’artiste, Sans titre (2006) s’apparente
à un dessin dans l’espace, inspiré des modes de
connexion synaptique. La sculpture posée au sol représente
une trajectoire libre, en écho à celle du regard du spectateur
qui circule dans l’exposition. Virages secs, matériaux
convoquant un rapport sensuel à la vitesse (métal et peinture
automobile métallisée), violence du choix chromatique et
impeccable finition dynamisent l’ensemble.
Sur écran plat, la vidéo intitulée RoorschaacH
(2005) recrée dans son titre même un principe de symétrie,
à l’image des planches du célèbre test psychologique
dont elle est constituée. Mises bout à bout, ces planches
imposent immédiatement leur dimension picturale. Le passage d’une
planche à l’autre s’opère sur le mode du fondu
enchaîné, installant un morphing extrêmement lent.
La pièce interroge le regard : ces images passent pratiquement
pour un logo, que l’on identifie mais que l’on ne regarde
pas, jusqu’à ce que l’on s’aperçoive
que le passage d’une forme à l’autre s’est
fait sans que l’on s’en rende compte. Renvoyant dos à
dos l’effet tectonique (étude des déformations)
et l’effet trademark (marque déposée), ces planches
hypnotisent. Au même titre que le test psychologique qui la nourrit,
l’œuvre sert un travail d’interprétation :
montrée sur écran plat, elle retrouve par ailleurs une
relation formelle forte avec la notion de planche, de dessin, non parasitée
par l’objet “télévision”.
Sans titre (Cage à oiseaux, 2004) propose l’image
d’une cage déformée, en référence
aux logiciels de vectorisation type Wireframe. Ces derniers modélisent
les formes d’un objet en 3D sous forme d’un grillage plus
ou moins grossier. Sur ce grillage sont habituellement plaquées
plus tard les textures, la “peau” des modèles ou
les étendues de paysages. La plupart du temps invisible, ce squelette
est parfois volontairement laissé au grand jour, donnant un effet
de style vectoriel très particulier. La pièce instaure
le paradoxe : entre l’encagement et le côté
“paysage”, entre la structure métallique et la présence
naturaliste des volatiles.
Sculpture jouant du clash formel, Sans titre (2004) unit un
muret de blocs de plâtre rectangulaires à un tas du même
matériau, monticule tout en rondeurs et coulures. La composition
construite et rigoureuse dialogue avec la liquéfaction figée
quasi-expressionniste, et la sensualité de ce matériau
ordinaire qu’est le plâtre semble révélée
par cet aller-retour, ce double traitement esthétique. Conjonction
d’univers, la pièce évoque pêle-mêle
le chantier en cours, la crème meringuée et le monument
funéraire. La pièce Prototype pour une chaise de jardin
(2003-2006) est issue d’une série en cours, dans laquelle
Mathieu Mercier continue d’explorer la relation qu’il entretient
avec le mobilier. L’artiste utilise des formes quotidiennes de
manière assez minimale, et les met en regard d’une relation
anthropomorphique, d’une relation à l’espace ou à
un système de production.
La chaise de jardin fut antérieurement utilisée par l’artiste.
Dans Deux chaises (2001), Mathieu Mercier confronte une chaise
de jardin à la copie d’une chaise de Rietveld, un vis-à-vis
qui fut longtemps emblématique de son travail. Cette pièce
aborde littéralement deux modes de production : une chaise injectée
de matériaux de synthèse, une autre issue d’une
pensée constructiviste et faite d’éléments
collés, extrêmement rectilignes. L’une fut produite
au début du siècle, à un moment où l’on
pensait le rapport au progrès vis-à-vis de la chose construite,
que ce soit dans le domaine de la typographie ou de l’architecture,
l’objet incarnant alors une pensée des blocs et des éléments
géométriques. L’autre chaise fut produite dans les
années soixante, à un moment où la relation au
corps était plus politiquement sexuée, avec des désirs
d’individualisme. Cette pièce montre l’écart
existant entre un projet de modernité tel qu’il a été
conçu au début du siècle, et ce qu’il est
devenu aujourd’hui en lien avec des réalités commerciales.
Cette chaise de jardin, produite à des millions d’exemplaires,
est présente aussi bien dans le jardin des gens riches que dans
les pays les plus pauvres. Cet objet, à la présence très
forte, est rarement formellement cohérent (apparition de détails
XIXemistes, faux cannage, etc).
Cependant, avec ce nouveau projet autour de la chaise de jardin, Mathieu
Mercier ne s’intéresse pas à la réinvention
de la forme en soi, ou en tous cas il ne revient pas sur la cohérence
relative de l’objet déjà existant. Le piètement
reste un piètement standard, il permet le système d’emboîtement
et conserve la dimension extrêmement pragmatique de cette chaise
empilable et lavable. L’artiste la remoule entièrement
en fibres de verre, et retravaille ensuite sur les évidements,
dans l’assise, sur le dossier et sur les côtés, dans
la tentative de raccrocher cet objet d’une manière plus
ou moins signifiée à quelque chose qui s’apparenterait
à l’ossature d’un bassin. Ces évidements,
rattachés au réel, ont la tentation d’atteindre
des sujets plus métaphysiques sans frontalement parler du corps
ou de représentations du corps, ces dernières étant
généralement absentes du travail de Mathieu Mercier. Autrement
dit, au-delà d’une reconnaissance immédiate (tout
le monde reconnait une chaise de jardin), cette forme véhicule
d’autres référents, plus ou moins clairs. C’est
précisément la manière dont le regardeur peut tirer
du sens des liens tissés entre ces différents référents
qui semble intéresser l’artiste, qui réinvente ici
l’anatomie comparée.
Sans titre (2005) est une boucle de néon, sobrement
installée sur un crochet. Cet enroulement unit dans la contradiction
sa nature (le verre) et sa forme (fluide et molle, à l’image
de celle d’un cable électrique accroché dans un
atelier). Le néon rayonne, mais n’éclaire pas :
il fonctionne ici comme une référence ouverte à
la signalétique, à la publicité, à la communication.
On peut parler d’une information - ou mise en forme - presque
autarcique : cette boucle ramassée sur elle-même renvoie
à l’idée de lien, et cette relation de la communication
au lien crée une tautologie extrêmement efficace dans un
langage non pas publicitaire mais symbolique. De nature ultra synthétique,
l’œuvre capture ainsi une vision résistante, entre
la tautologie et le paradoxe.
Jouant sur les paires antinomiques (formel/informel, organique/géométrique),
la pièce Split (2004) — en français fente/division/déchirure/scission
— est réalisée à partir d’un pain de
terre standard pour céramique, sommairement travaillé
sur les bords. Cet informe tas est divisé en deux par une ligne
droite, une coupe franche. Les deux parties ainsi créées
sont respectivement présentées sur un socle blanc, muséal,
qui contraste formidablement avec leur nature matérielle. Séparés
l’un de l’autre de quelques centimètres, les deux
blocs semblent abîmés dans la contemplation de leur unité/univocité
formelle perdue, et interrogent plus largement l’histoire de la
sculpture.